L’hiver dernier, si vous m’aviez dit que j’aurais eu l’opportunité de parler à un vieux prêtre musulman, au milieu de la brousse sénégalaise, assis sur un jerrycan vide; je vous aurai ri en pleine face. Je dois avouer que c’est un peu brusque comme confession, mais c’est la vérité. Cela fait longtemps que je rêve d’effectuer une recherche anthropologique dans laquelle je découvrirais la réalité quotidienne d’une autre culture par l’immersion et l’observation participante. Ce voyage, tant souhaité, celui de vivre dans les souliers d’un autre me semblait inatteignable, jusqu’en décembre 2015. C’est dans le cadre d’un cours de recherche, axé sur le sujet de l’éducation, que je me suis retrouvée penchée sur mon cahier de notes, gribouillant des mots-clés, pour raconter le parcours scolaire des enfants d’un des répondants vivant au Sénégal.

En mai 2016, je monte sur mon vol voyage sur le terrain, outillé d’une question de recherche et un esprit curieux. La question qui oriente ma recherche sur le terrain se formule ainsi : quelles sont les attentes des parents d’élèves par rapport à l’école publique sénégalaise.  L’autre va comme suit: est-ce que le système scolaire public répond aux besoins des familles et des communautés sénégalaises ? À mon arrivée au pays, j’ai pris contact avec un interprète local et nous sommes partis en calèche au village de Sob.

Nous étions accueillis dans une concession par le chef de ménage, un homme vêtu d’une robe bleu des épaules jusqu’au pied. Il me raconte que son métier est celui d’un dirigeant religieux. Or, son rôle en tant que chef musulman occupe une partie centrale de notre échange. Je lui demande si ses enfants ont fréquenté l’école publique. Il me répond que ses fils ont été scolarisés à l’école coranique du village. Puis, ses filles ont été à une école privée à Fatick. L’école coranique est bien pour apprendre les valeurs musulmanes et la parole d’Allah par cœur. Ce choix de d’éducation religieuse est exigé par la tradition patrilinéaire de l’Islam qui entame la transmission du rôle de chef musulman à la progéniture masculine. Ensuite, il choisit d’inscrire ses filles à l’école privée afin qu’elles apprennent à lire, à écrire et à compter dans la langue française. Il a payé les études de ses filles jusqu’à ce qu’elles réussisent. Curieux, je lui pose la question « que signifie la réussite ?» Il me répond que la réussite représente la capacité d’aider sa famille, ses proches et soi-même.

Photo #1 - Épiphanie d'une chercheuse

Cet en communiquant avec mon premier répondant que j’apprends la ferveur de la spiritualité musulmane, qui manifeste alors une grande importance sur mes recherches. Malgré l’âge avancé du premier répondant, ces informations révèlent la vision culturelle religieuse dominante de l’époque précédente. La transmission des valeurs religieuses se fait par l’enseignement coranique, dans des institutions qui s’appelle les daaras. Ces écoles coraniques ne sont ne pas régulariser par l’état alors le curriculum et les méthodes d’enseignements sont inspiré par le coran. Il est important de souligner ici que les daaras n’enseignent pas les mathématiques. L’approche pédagogique coranique présente, évidemment, des lacunes. Malgré le caractère surprenant de cette réalité scolaire, j’ai bientôt pris connaissances de la pensée religieuse qui est imprégnée dans les consciences musulmans comme suit : « si on réussi dans la religion, on réussi dans la vie ».

« Si on réussi dans le sphère religieux, on réussi dans la vie »

Le thème de la réussite se répète à maintes reprises, non seulement dans l’entretien ciblé dans cet article, mais dans tout ceux qui s’en suivent. Je demande au répondant à quel niveau ces filles ont « réussi » l’école. Il me confie que la raison pour laquelle il les a retirées de l’école était parce qu’il n’avait plus les moyens pour financer leurs études. Ainsi, sa plus jeune était au niveau CM2 (environ la 6e année de l’élémentaire au Canada) lorsqu’elle fut mariée. L’acte de marier sa fille représente, alors, sa réussite scolaire. En effet, ce chef musulman était sensible aux bénéfices de l’école pour ses jeunes filles, car scolariser son enfant lui permet d’apprendre les mêmes àcapacités intellectuelles pour prendre soin de sa famille. Puis, avec ces habiletés scolaires, l’enfant peut ensuite réussir dans le sphère religieux et « dans la vie » parce qu’il ou elle est auto-suffisant(e).

Photo #2- Épiphanie d'une chercheuse

“Dans les souliers des Sénégalais, je tente de faire du mil”.

Enfin, c’est en plein milieu de l’entretien que je suis bouleversée par une épiphanie. Je vis mon rêve d’enquêtrice culturelle ;  me voici, en Afrique rurale, posant des questions à un chef musulman dans le but de découvrir la valeur culturelle de l’éducation. Il y a des poussins qui gazouillent à mes pieds et les petits enfants chuchotent « toubabs » (personnes de peau blanches) dans les oreilles de leur maman. Quelle expérience inoubliable ! Effectivement, je suis à la recherche de ces échanges culturels sans pareil. Je souhaite les accumuler et les préserver comme une collection de coquilles exotiques précieuses. La phase d’ajustement hygiénique demeure un défi constant de la vie sur le terrain. Pourtant, une fois habitué, les échanges et les liens tissés avec les acteurs de première ligne sont tellement riche qu’il n’existe absolument aucun substitue. Cette première expérience sur le terrain me remplit d’enthousiasme et m’inspire à poursuivre cette question de recherche dans d’autre milieu intéressant.