La mémoire est un cadeau précieux et invisible. La mémoire offre le cadeau de l’organisation, de la nostalgie et des souvenirs. Cela étant, on le tient souvent pour acquis jusqu’au moment où cette capacité cognitive nous est enlevée. Dès que l’on oublie quelque chose, on blâme rapidement notre incapacité pour stocker les informations qui nous bombardent ou la même vieillesse. Ceux-ci se présentent comme défi à la mémoire à cours et à long terme.

Mes souvenirs de ma grand-mère me chauffent le cœur. Je me souviens d’être assis à sa table de manger au réveillon, entouré de famille. Je me souviens d’être à son ordinateur avec ma petite sœur en décorant un arbre de Noël virtuel avec des lumières scintillantes et des boules dorées. Je me souviens de son parfum de tabac qui me chatouillait le nez, des sacs en plastiques remplis de boules de laines éparpiller dans son appartement et de la carte géographique de la Hollande, son pays de naissance.  Bref, ma mémoire retrace les morceaux de tissues fragmentés de ma grand-mère ensemble pour réaliser une courtepointe représentative d’une amicale et bien-aimée. Cette couverture imaginaire m’enveloppe et me rassure, comme elle le ferait pour tous petits-enfants qui s’en souviennent peu de leurs grands-parents avant que la maladie ne les touchent.

Avec les années, ses souvenirs se transforment. Je me souviens des visites de plus en plus fréquentes à son appartement. Je me souviens qu’il fallait répéter mon âge plus souvent. Je me souviens d’avoir peur d’être dans le siège arrière de sa voiture. Je me souviens du jour que ma grand-mère oubliait qu’elle fumait. Je me souviens de son déménagement au Nursing home. Je me souviens de tout et ma chère grand-mère avait de la difficulté à ouvrir le tiroir de sa mémoire et s’en souvenir de mon nom.

On dit que le monoxyde de carbone est un tuer silencieux, car il est sans odeur, ni couleur, ni goût… Ce gaz invisible ne laisse aucun signe de sa présence.  Ces victimes sont incapables de reconnaître la menace et tombe sans connaissance avant même qu’ils  s’en aperçoivent. Cependant, je dirais que l’Alzheimer et la démence sont encore pires que le monoxyde de carbone. Il s’approche sur la pointe des pieds et s’infiltre tranquillement dans le cœur et l’âme de ses victimes. Souvent on associe l’oubli à la vieillesse, on dit que c’est normal et sans danger. C’est ainsi que les diagnostics déclarent que c’est trop tard. Au contraire du monoxyde de carbone, la mort de ses victimes n’est pas instantanée.

Ma grand-mère fut diagnostiquée avec la maladie de l’Alzheimer en 2006. Étant donné mes onze ans d’expérience limitée, je ne savais pas à quoi m’attendre. Il fallait simplement répéter mon nom ou répondre encore et encore à la même question. Elle souriait à chaque visite. Elle riait à chaque blague. Elle était remplie de bonheur.

Pour mon père et mon oncle, le souvenir de leur mère est rempli de sourire malgré leur situation économique. Comme mère solitaire depuis les années 60, elle choisit de quitter son mari pour le bien-être de soi et celui de ses enfants.  Les souvenirs de ces deux fils sont remplis d’images d’une femme forte, courageuse et déterminée. Ma grand-mère travaillait inlassablement pour donner à ses garçons une bonne éducation et une vie heureuse. Par après, ses fils lui ont montré leur gratitude et leur amour en prenant soin d’elle lorsqu’elle oublie comment conduire, lire et manger. Tout au long, elle était quand même la mère souriante de leur jeunesse ; une mère qui leur a toujours encouragé à s’épanouir. Elle sourit malgré le conflit interne qui oppose son âme à son cerveau et sa volonté à son corps.

Le 27 mars 2016, le dimanche de Pâque, le monstre de l’Alzheimer achève son point culminant. Ma chère grand-mère, entourée par sa famille qui l’aime énormément, oublie comment respirer. Elle s’est enfin libérée d’un corps terrestre dont elle n’avait plus le contrôle.

Malheureusement, l’Alzheimer est encore largement un mystère. La Société Alzheimer canadienne se penche, d’une part, sur la recherche pour apprendre davantage sur cette maladie inconsolable. D’autre part, elle offre un soutien aux victimes et leurs familles. Cet article n’a pas pour but ni inspirer, ni transmettre une leçon. Je l’ai simplement rédigé pour acheminer mes énergies par le médium de l’écriture et partager son histoire. J’aurais voulu rencontrer la jeune femme qui avait le courage d’élever ces deux enfants toute seule dans une époque où les mères célibataires étaient marginalisées. Toutefois, j’ai eu la chance de connaitre son sourire, et son merveilleux sourire révélait son courage tranquille et son bonheur. Merci pour les beaux souvenirs Grandma Chris.

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En mémoire de Christina Leunissen (Grandma Chris).