Il est 16h02. Ma tasse de café et mon bloc note sont proches de mon ordinateur. Je m’apprête à me lancer dans l’écriture de cet article…Ma détermination est à son zénith et la pression commence à se faire ressentir dû à la date limite approchant à grand pas. Nombre de mots à cet instant : zéro. Je n’ai pas le choix, je me lance dans ma recherche de sources et puis mon téléphone vibre, c’est un courriel promotionnel sans importance. Me voilà donc avec mon téléphone en main. Tant qu’à faire, autant aller vérifier mon fil d’actualité Facebook non ? Il est 16h27, je viens d’apprendre sur Facebook qu’il faut plus de 10 ans pour devenir chef dans un restaurant traditionnel de sushis. Voilà une information absolument capitale! Cependant, Facebook n’est pas une source sure, évidemment. Je décide donc d’approfondir mes recherches. Il est 16h54. Si un jour je vais à Tokyo, je sais que je devrais m’adresser au chef par « Itamae-san » pour commander mes sushi. Aie-je faim ? Pas vraiment! Ce n’est pas grave, je ferais n’importe quoi pour manger du japonais maintenant. Je marcherais même les 20 minutes entre mon appartement et le restaurant nippon le plus proche…

Donc, il est 18 heures passé, je reviens à mon poste de travail. Ma chambre est vraiment désordonnée et poussiéreuse…D’accord, un coup de balai s’impose ! Il est 19 heures passé, ma chambre est plus propre que jamais, mais je suis fatigué et mon dos est en miette. Un épisode de House of Cards ne peut pas faire de mal, si ? Il est 00h52, je n’ai plus d’épisodes à regarder. De toute façon, il est grand temps d’aller se coucher. Nombre de mots : zéro. Tant pis, je ferais ça demain…

L’écrivain et humoriste Robert Benchley disait : « N’importe qui peut effectuer n’importe quelle quantité de travail, tant que ce n’est pas le travail qu’il est supposé effectuer à cet instant. » Cette phrase résonne avec une cruelle véracité pour tous ceux qui sont passé maître dans l’art de la procrastination. Si pour vous également la date limite correspond à la date de commencement d’un travail, et que d’innombrables tâches se voient remises aux calendriers grecques, vous n’êtes pas seul. Une personne sur cinq procrastine de manière chronique. Pourtant, remettre sans cesse à demain n’est pas gage de confort. D’ailleurs, les activités servant d’échappatoire ne sont toujours agréables. Des équipes de recherche de l’Université Carleton et de l’Université de Sheffield affirment que les procrastinateurs ont des niveaux de stress plus élevés, impactant leur bien-être général. Lors d’une étude sur des étudiants, 65% des participants se disaient conscient qu’ils risquaient de procrastiner, et préféraient l’éviter. Durant tout mon déraisonnable marathon de House of Cards, une petite voix dans ma tête ne cessait de me rappeler que j’avais plus urgent à faire, m’empêchant de profiter pleinement de l’activité.

Alors pourquoi procrastine-t-on ? Si cette pratique est souvent associée à la paresse et au manque d’organisation, elle serait le résultat de mécanismes bien plus complexes dans le cerveau. Selon le sociologue Jon Elster, elle serait le résultat de la « planification illusoire ». Les procrastinateurs sous-estiment systématiquement le temps nécessaire à l’accomplissement d’une tâche « en partie parce qu’ils omettent de tenir compte du temps qu’il leur a fallu pour accomplir des projets comparables dans le passé et en partie parce qu’ils se fondent sur des scénarios idéaux qui excluent tout accident ou événement imprévu.» Or, dans la vie réelle, il y aura toujours des évènements imprévus, de la simple distraction du téléphone qui vibre à l’imprimante défectueuse au milieu de la nuit pour un travail à la première heure de la matinée. Pour le professeur Piers Steel de l’Université de Calgary, la procrastination est une réponse émotionnelle au stress et à l’anxiété aux effets paralysants, qui toucherait surtout les plus impulsifs d’entre nous. L’impulsivité nous pousse à agir dans l’urgence face aux émotions plutôt que de planifier. Face à une future tâche fastidieuse, et donc provoquant de l’anxiété, les personnes les plus impulsives auront tendance à se détourner tout simplement de la tâche à accomplir.

Quelle qu’en soit l’origine, la procrastination peut avoir des conséquences désastreuses pour la vie scolaire, professionnelle et personnelle d’un individu. Plusieurs techniques existent pour ne pas finir d’arroser les plantes, de récurer furieusement la maison ou d’enchaîner les épisodes de la dernière série à la mode la prochaine fois que vous aurez du boulot. La plus classique est la subdivision du travail en objectifs plus petits. 10 pages à écrire ? Subdivisez votre objectif en une page par session de travail. Toujours trop ? Faites donc un paragraphe à la fois. Peu importe à quel point ces avancées semblent minimes, elles permettent de continuer petit à petit.

Pour rester concentrés, rendez vos distractions difficilement accessibles. Déconnectez votre compte Facebook de votre sessio et même la connexion Internet quand vous ne l’utilisez pas. Laissez votre téléphone dans la pièce d’à côté plutôt que devant vos yeux. Éliminez tout élément non essentiel à votre travail de votre environnement immédiat. Ces petits efforts à faire pour se distraire, à priori dérisoires, mis bout à bout peuvent devenir pesants et vous aider à garder le cap. À l’inverse, n’hésitez pas à instaurer un système de récompense. Prenez des courtes pauses, après chaque petit objectif accompli ou offrez-vous quelques carrés de chocolat après avoir atteint un but. Prenez avantages de vos mauvais réflexes pour avancer ! Le procrastinateur aura toujours le réflexe d’éviter la tâche prioritaire pour des tâches secondaires. Instaurer artificiellement des priorités autrement plus fastidieuses. Cet essai de 15 pages est dû dans une semaine ? Votre priorité devrait être d’apprendre le chinois, et vous procrastinerez dessus en écrivant l’essai. Bien sûr, il faut réussir à se convaincre soi-même et déformer son sens des priorités, mais n’est-ce pas exactement ce que le procrastinateur fait déjà tous les jours ? J’essaierai probablement ces méthodes moi-même pour mon prochain travail à rendre, que je commencerai plus tard, ou demain au pire.

Références

Burkeman, O. (2012, Septembre 7). This column will change your life: structured procrastination. Récupéré sur The Guardian: https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2012/sep/07/change-your-life-procrastination-burkeman

Perry, J. (1996, Février 23). Structured Procrastination: Do Less, Deceive Yourself, And Succeed Long-Term. Récupéré sur Structured procrastination: http://www.structuredprocrastination.com/

Surowiecki, J. (2010, October 11). Later. Récupéré sur The New Yorker: http://www.newyorker.com/magazine/2010/10/11/later

Urban, T. (2013, Octobre). Why Procrastinators Procrastinate. Récupéré sur Wait But Why: http://waitbutwhy.com/2013/10/why-procrastinators-procrastinate.html

Wang, S. S. (2015, Aout 31). To Stop Procrastinating, Start by Understanding the Emotions Involved. Récupéré sur The Wall Street Journal: http://www.wsj.com/articles/to-stop-procrastinating-start-by-understanding-whats-really-going-on-1441043167