En économie, la productivité, c’est-à-dire l’efficacité d’un processus à transformer un facteur entrant en revenus est un indicateur essentiel à la création de richesse et à la croissance. Si vous preniez un graphique représentant le développement économique aux États-Unis depuis la Seconde Guerre Mondiale, vous observeriez que les deux courbes illustrant la productivité et l’emploi se découplent drastiquement à partir des années 2000. Le schéma montre qu’au fur et à mesure que les entreprises génèrent de plus en plus de revenus, l’offre d’emploi accuse une diminution. C’est une tendance qui se confirme depuis une bonne décennie dans la plupart des pays développés.

Le progrès technologique est responsable du bond en avant de la productivité, du bien-être et donc la richesse. Cependant, une réalité plus morose se cache derrière cela. Selon le professeur Erik Brynjolfsson de l’école de management du MIT, la technologie est le grand coupable de ce divorce entre croissance et travail. Après avoir observé totalement impuissant la délocalisation de leurs emplois vers les pays émergents où la main d’œuvre y est plus attrayante, les salariés se sont vus bons à rien face aux machines robotisées. Rien de nouveau sous le soleil jusqu’à là, mais un nouveau changement prend place dans le marché du travail et des services professionnels. Le Web, l’intelligence artificielle et le Big data ont permis l’éclosion de bon nombre d’entreprises du secteur numérique qui ont mis en marche la 4ème révolution industrielle.

Le Modèle Uber

Airbnb, Amazon On My Way, Instacart, Blablacar et Uber pour ne citer qu’eux ont tous un point en commun : le micro-travail ou le travail semi-amateur. Ces plateformes, souvent des applications mobiles, mettent ingénieusement monsieur et madame tout le monde au service de leurs clients en échange d’une petite rémunération. Ainsi pour Amazon, pourquoi rentreriez-vous chez vous sans prendre un colis que vous livreriez à votre voisin ? Imaginez que vous êtes seul dans votre voiture. Pourquoi n’accepteriez-vous pas de prendre un passant qui se rend au même endroit que vous ? Voici, en effet, des alternatives beaucoup moins chères que la traditionnelle livraison professionnelle ou le taxi. N’est-ce pas une aubaine pour le client et pour le particulier lui offrant ses services ? C’est merveilleux, mais pas tout à fait parce que toute une classe de salariés a vu son activité baisser dangereusement, au point de craindre la précarisation voire la fin pure et simple du salariat. Leur réaction ne s’est pas fait attendre, on déplore plusieurs cas de violence et des manifestations enflammées contre des chauffeurs et clients Uber partout en Amérique du Nord et en Europe. Il faut bien dire qu’ils font face à une concurrence impitoyable. Puis, ils font face à des gens qui ne payent aucun impôt, ni aucune autre forme de taxes étant donné que ce ne sont pas des salariés. Ces « freelances », comme on les appelle dans le jargon, peuvent être apparentés à des travailleurs au noir. Par contre, la seule différence c’est qu’ils sont parfaitement légaux. C’est donc difficile voire impossible pour des salariés traditionnels de lutter contre.

Toutes ces plateformes logicielles tournant autour d’un même modèle économique permettent à des jeunes, des étudiants, des retraités, des femmes au foyer et des chômeurs de joindre les deux bouts. Ces entreprises ne veulent pas être vues comme elles le sont, elles mettent en avant cette façade de fonction sociale. Selon une étude très récente publiée par le World Economic Forum, d’ici 10 ans, 40% des emplois seront automatisés, car ils vont être supprimés par les avancés de l’intelligence artificielle. Donc, la théorie de la destruction créatrice qui veut qu’après chaque innovation des emplois détruits se voient favorablement remplacés par de nouveaux ne se vérifie plus. Certes, des emplois vont être créés dans le secteur informatique, mais des emplois hyper-qualifiés et hyper-diplômés. Ils excluront le salariat de classe intermédiaire. Donc, le néologisme à la mode « uberisation » se traduit par une polarisation entre emplois très qualifiés et peu qualifiés, en faisant l’impasse sur les qualifications moyennes. On assistera donc à un équilibre négatif entre création d’emploi et de destruction.

L’uberisation va-t-elle devenir l’avenir de l’économie ? En tous cas, c’est un défi sociétal qui va devenir de plus en plus pesant. Pour rétablir la balance, un encadrement juridique et fiscal approprié est nécessaire, ainsi que des réglementations. Le problème c’est que l’Internet et l’innovation numérique ont toujours un pas d’avance sur la société ce qui les rend difficilement contrôlable. Aujourd’hui, le seul rempart contre ces nouvelles multinationales survalorisées, hyper capitalisées est le syndicalisme qui lutte de toutes ces forces pour protéger son gagne-pain.