Durant l’année 1999, un grand nombre de productions cinématographiques particulièrement marquantes font leur apparition sur grand écran. Star Wars : La Menace fantôme, Fight Club, le premier film Pokémon ou encore le second Toy Story, entre autres, sont autant d’œuvres que la plupart des cinéphiles reconnaissent aisément plus de quinze ans plus tard. Le 31 mars 1999, alors que les fans de science-fiction du monde entier attendent fébrilement le prochain Star Wars, sort le premier opus de la saga Matrix, sobrement intitulé The Matrix. Personne ne sait alors vraiment quoi attendre du film d’action, réalisé par les frère Wachowski, qui sont maintenant les sœurs Wachowski pour l’anecdote. Le succès du film dépasse toutes les espérances, et il arrive à se hisser au 4ème rang des plus gros revenus au box-office mondial, une prouesse pour un film déconseillé au moins de 17 ans aux Etats-Unis, et 13 ans ou plus dans le reste du monde. Quelques mois plus tard, la belle surprise de l’année rafle même 4 Oscars aux Academy Awards 2000 : meilleur montage vidéo, meilleur effets spéciaux, meilleure bande-son et meilleur montage sonore. Les innovations techniques apportées par The Matrix en font une influence majeure du film d’action encore aujourd’hui.

Neo, joué par l'acteur Keanu Reeves, arrêtant des balles par la pensée. © Warner Bros.
Neo, joué par l’acteur Keanu Reeves, arrêtant des balles par la pensée. © Warner Bros.

Je n’avais pas l’âge d’aller voir The Matrix en 1999, ni même de me souvenir de l‘effervescence provoquée par sa sortie. Je n’avais toujours pas l’âge recommandé lorsque j’ai finalement mis la main sur la cassette VHS du film. Je suis incapable aujourd’hui de situer exactement quand j’ai enfin pu voir le film. La seule certitude que j’ai, c’est de l’avoir absolument adoré. Bien sûr, je n’ai à l’époque absolument rien compris du scénario, et je m’en fichais royalement. Mes yeux d’enfants n’avaient retenu que la succession de scènes d’actions au ralenti, d’explosions et de combats d’arts martiaux toutes plus invraisemblables les unes que les autres, et cela suffisait à les remplir d’étoiles. Quel gamin n’aurait pas été conquis par un héros pouvant éviter les balles et casser des méchants à la douzaine ? Matrix Reloaded et Matrix Revolution, les 2 autres opus de la saga, tous deux sortis en 2003, se permettaient même d’aller crescendo dans l’overdose de kung-fu et de pyrotechnie, pour mon plus grand bonheur.

L’avide consommateur de science-fiction que je suis n’a pas manqué de re-visionner la trilogie Matrix encore et encore à plusieurs mois d’intervalle, lorsque j’avais oublié assez d’éléments du précédent visionnage pour rendre le suivant intéressant. Alors que mon esprit critique se développait avec les années, ma manière de voir le film évoluait également. Beaucoup d’adultes de mon entourage on détesté Matrix, et avec du recul, je comprends mieux pourquoi. L’univers de la saga est un mélange dense, où la culture cyberpunk, les films d’action hongkongais, les mangas ou encore le western spaghetti se marient pour un résultat détonnant, très proche du jeux-vidéo.  De par sa nature, cet univers peut être assez difficile d’accès pour un public peu familier avec l’informatique et les jeux-vidéos. De plus, le manque de réalisme criant des scènes spectaculaires, pourtant une force de la saga, rebute les gens les moins fantaisistes, qui estiment que les lois de la physique sont immuables même dans le septième art. Le rictus incrédule, le ricanement étouffé et les yeux levés au ciel sont autant de réactions dédaigneuses que j’ai pu remarquer chez certains. Il est vrai qu’avec le temps, les longs manteaux de cuir noir luisant, les pirouettes superflues et les pistolets aux munitions infinies commençaient à me faire grincer des dents. Même les lunettes noires des personnages principaux, autrefois symboles de la classe ultime pour moi, ont fini par paraître ringardes.

Trinity, Neo et Morpheus dans leur style vestmentaire particulier. ©Warner Bros
Trinity, Neo et Morpheus dans leur style vestmentaire particulier. ©Warner Bros

Mais réduire Matrix à son univers graphique, aux scènes d’action et aux effets spéciaux qui paraissent inexorablement plus vieillot avec le temps malgré leur qualité serait une erreur. Car derrière les apparences, il y a un scénario d’une grande richesse dont je découvre encore aujourd’hui de nouveaux éléments. La trilogie Matrix se déroule dans un futur lointain, où l’intelligence artificielle des machines a fini par surpasser l’homme. S’en suit une guerre sans merci entre hommes et machines. L’humanité n’ayant pas la capacité d’adaptation des machines est vouée à la défaite, et lance l’apocalypse nucléaire qui couvre la planète entière d’un nuage noir, cachant le soleil. L’idée est que en privant les machines de leur source d’énergie principale, le soleil, celles-ci finiront par périr, bien avant le reste de l’humanité.

Les capsules contenant l'humanité prisonnière de la Matrice, © Warner Bros.
Les capsules contenant l’humanité prisonnière de la Matrice, © Warner Bros.

Cependant les machines trouvent la parade : privées de soleil, elles décident d’utiliser l’être humain comme énergie. Et c’est ainsi que la race humaine se retrouve réduite en esclavage, chaque individu encapsulé, et servant littéralement de pile aux machines. L’intérêt des machines étant de garder leurs piles vivantes et tranquilles le plus longtemps possible, les humains sont reliés par un câble à un système central, et plongé dans une puissante illusion mimant le début du XXIe siècle : La Matrice. C’est dans cette réalité virtuelle que l’on rencontre Thomas Anderson, programmeur informatique travaillant dans une grande entreprise de jour, et hacker de nuit sous le pseudonyme de Neo. Bien que prisonnier de la Matrice, Neo remarque depuis longtemps les défauts et bugs de cette réalité virtuelle, sans pouvoir les comprendre, et développe une obsession pour ce terme mystérieux qu’il rencontre en ligne dans les milieux de hackers : Matrix. Il est alors repéré par Trinity et Morpheus, deux humains libérés du joug de la Matrice mais capables de s’y déplacer, qui ont l’intime conviction que Neo est « l’élu » de la prophétie, l’humain capable d’altérer le fonctionnement de la Matrice et qui libérera l’humanité du joug des machines. Il est déconnecté de sa capsule et découvre alors le monde réel, ou les humains libres vivent terrés misérablement, combattant inlassablement les machines pour leur survie. D’abord récalcitrant, Neo découvre peu à peu l’étendue de ses exceptionnelles capacités dans la Matrice et assume ce rôle d’élu au fur et à mesure du déroulement de l’histoire. Il est guidé dans sa quête par l’Oracle, un programme omniscient et bienveillant envers les humains, et est amené à rencontrer l’Architecte, le cerveau de la Matrice, ainsi qu’à combattre l’agent Smith, un programme de contrôle prenant l’apparence d’un agent de sécurité. Ce dernier se développe indépendamment de l’Architecte et prend le contrôle de la Matrice avant d’être vaincu par Neo, dans un combat qui marque l’arrêt de la guerre du monde réel entre les humains libres et les machines, alors que le refuge des humains est au bord de l’anéantissement.

C’est à ce scénario tout à fait satisfaisant pour un fan de science-fiction que s’était arrêtée ma compréhension de l’histoire jusqu’à il y a quelques semaines, lorsque je suis tombé sur d’audacieuses et intrigantes théories de fans sur Internet. Alors pour cette raison, et absolument pas pour éviter de me lancer dans les fastidieuses études des examens, je me suis dit qu’un autre visionnage de la trilogie s’imposait. Avant tout, je dois admettre être bluffé par le nombre de clins d’œil plus ou moins gros à différents sujets, d’actualité ou non. En effet, l’œuvre des frères Wachowski peut être vu sous assez d’angles métaphoriques pour donner le tournis à mon professeur de français du secondaire, dans l’improbable scénario où il daignerait regarder les 403 minutes cumulées de la trilogie. La dépendance à la technologie, les interrogations sur développement de l’intelligence artificielle, l’apocalypse nucléaire, la manipulation des médias, le monde illusoire qu’est l’Internet, l’esclavage moderne ou encore même la dictature sont plusieurs sujets pouvant être traités sous le prisme Matrix. La saga est également une mine d’or d’allusions à la mythologie grecque et à différentes religions, à commencer par le nom des personnages principaux : Thomas Anderson, dont le nom signifie « fils de l’homme », est une figure messianique. Morpheus est le nom du dieu grec du sommeil et des songes, tandis que Trinity fait référence à la Sainte Trinité chrétienne.

A gauche, Helmut Bakaitis, l'Architecte dans Matrix. A droite, Vint Cerf, "père" de l'Internet.
A gauche, Helmut Bakaitis, l’Architecte dans Matrix. A droite, Vint Cerf, “père” de l’Internet.

D’autres sujets sont concernés : L’acteur choisi pour jouer l’Architecte quant à lui ressemble fortement à Vint Cerf, considéré comme le père de l’Internet. Si auparavant toutes ces allusions me passaient totalement au-dessus de la tête, revoir le film en étant averti m’a permis de le redécouvrir totalement. Finalement, le plus intéressant dans cet univers n’est pas la multitude d’effets spéciaux, mais bien sa richesse et toutes les interconnections entre des éléments venant d’univers totalement différents.

Cela me pousse à reconnaitre amèrement que Matrix est loin d’être parfait, et avait encore énormément de place pour se développer. Une superbe théorie du programmeur et fan Jayesh Lalwani sur Quora explique par exemple, en long et en large, que le monde réel des humains libres n’en serait pas un. Ce serait seulement une autre matrice servant à satisfaire les humains non assimilés correctement, en leur donnant l’illusion de s’échapper et de combattre, facilitant ainsi leur contrôle et leur élimination en temps voulu par l’Architecte. Mais toutes ces idées ne sont qu’insinuées dans le film, qui n’accorde que peu de temps aux dialogues, leur donnant un coté certes volontairement cryptique, mais qui nous laisse sur notre faim. L’ambition démesurée des réalisateurs en termes d’action a offert un chef d’œuvre technique, mais s’avère finalement être l’arbre qui cache la luxuriante forêt Matrix. Et si finalement la solution était un dernier opus, 13 ans après Matrix Revolution, avec de l’action au service des idées et non l’inverse ?

Références

Allociné. (s.d.). Matrix. Récupéré sur Allociné: http://www.allocine.fr/film/fichefilm-19776/palmares/

Andy Wachowski, L. W. (Réalisateur). (1999). The Matrix [Film].

Internet Hall of Fame. (s.d.). Vint Cerf. Récupéré sur Internet Hall of Fame: http://www.internethalloffame.org/inductees/vint-cerf

Lawlani, J. (2016, mars 9). In The Matrix Reloaded, who is the Architect and what is he talking about? Récupéré sur Quora: https://www.quora.com/In-The-Matrix-Reloaded-who-is-the-Architect-and-what-s-he-talking-about/answer/Jayesh-Lalwani?srid=hib49

The Matrix 101. (2015). The Matrix. Récupéré sur The Matrix 101: http://www.thematrix101.com/matrix/

Wachowski, A. &. (Réalisateur). (2003). Matrix: Reloaded [Film].

Wachowski, A. &. (Réalisateur). (2003). Matrix: Revolution [Film].